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L'affaire tchadienne

Jusqu'au 25 octobre 2007, 6 heures du matin, la mission de l'Arche de zoé pour sauver des orphelins de la guerre du Darfour est une opération humanitaire. A partir de 6h30, elle devient une "affaire", politique, médiatique et judiciaire. Pourquoi et comment cela a-t-il dérapé ?

 

Chronologie des événements :

 

23 octobre 2007 : Un membre du Quai d'Orsay, en déplacement à Khartoum, est informé (par une source mystérieuse) que l'opération de L'Arche de Zoé destinée à rapatrier en France des enfants orphelins de la guerre du Darfour est prévue pour le 25/10/07. La Secrétaire d'état  aux droits de l’homme française, Rama Yade, est (justement...?) en voyage à Khartoum ce jour là, accompagnée par le porte-parole du Quai d’Orsay, Eric Chevallier. L’information sème un vent de panique à l’ambassade de France au Soudan qui craint que les répercussions d’une telle opération ne menace les intérêts des français et des entreprises françaises installés au Soudan. L’ambassadeur de France à Khartoum a sans doutes expliqué à la secrétaire d'état que malgré les condamnations unanimes de la communauté internationale des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité perpétrés au Darfour, plusieurs grandes entreprises françaises restent implantées au Soudan et qu'elles concluent de juteux marchés avec la dictature de Khartoum. Plus de 1 000 ressortissants français sont installés au Soudan, principalement à Khartoum, et pourraient donc se retrouver menacés par les autorités soudanaises qui ne vont pas du tout apprécier l’opération de L’Arche de Zoé...

En entendant toutes ces informations et malgré qu'elle sache que L'Arche de Zoé a informé l’Elysée de cette opération, et que le président français en a certainement prévu les conséquences politiques, la Secrétaire d'état aux droits de l'homme française, sous l’influence de l’ambassadeur et d’Eric Chevallier, décide quand même de faire échouer l’opération. A cette époque, des militaires français sont présents quotidiennement sur la base de L'Arche de Zoé à Abéché, il aurait donc été facile pour Rama Yade de se contenter de faire stopper cette opération... Mais elle choisit plutôt d'informer les autorités tchadiennes directement, en prétendant qu’une ONG française va tenter d’enlever des enfants tchadiens à Abéché pour alimenter un réseau de trafiquants et que l'évacuation aérienne est imminente…

 

24 octobre 2007 : Alors que l'opération de L'Arche de Zoé suit son cours au Tchad, et qu'aucun de ses membres n'a encore été arrêté, ni qu'aucun fait ne leur est pour l'instant reproché, une information judiciaire est ouverte contre L'Arche de Zoé sur demande du Ministère français des Affaires étrangères (MAE) et la justice française nomme le jour même un juge d'instruction...

 

25 octobre 2007 : 6h10. Fin du couvre-feu à Abéché, L'Arche de Zoé démarre son opération d'évacuation et commence à se diriger vers l'aéroport d'Abéché. Un convoi de 9 véhicules emmène 103 enfants, 6 conducteurs et traducteurs tchadiens et les 9 français (dont 2 journalistes).

 

25 octobre 2007 : 6h25. Le convoi est arrêté "fortuitement" par la police tchadienne et dérouté vers le commissariat central d'Abéché.

 

25 octobre 2007 : 7h00. Le préfet d'Abéché se présente au commissariat et demande que les responsables de L'Arche de Zoé soient conduits chez le gouverneur. Eric Breteau y est conduit.

 

25 octobre 2007 : 8h00. Deux membres de L'Arche de Zoé (Emilie et Dominique) sont à leur tour conduits chez le gouverneur. Là-bas, ils retrouvent Eric et tous les trois sont présentés à un "conseil" composé du Gouverneur, du préfet, du sous-préfet, du chef de la Police, du commandant de la Gendarmerie, du commandant de l'Armée, du Procureur Général, des représentants des Ministères de la Santé et des Affaires sociales, de deux représentantes du HCR. (Pour ceux qui connaissent le Tchad ou l'Afrique, réunir un tel "Conseil" en moins d'une heure est un véritable exploit, à moins d'une préparation à l'avance...). Tous les membres du Conseil ont un dossier à la main, prennent tour à tour la parole, et, sans même interroger les membres de L'Arche de Zoé présents, tous dénoncent une opération de trafic d'enfants ! Le Gouverneur d'Abéché ordonne alors la saisie immédiate du Boeing 757 et "l'arrestation des blancs".

 

25 octobre 2007 : 9h00. Le Quai d'Orsay lance ses premiers communiqués à la presse, parlant de L'Arche de Zoé et de "Trafic d'adoption"... Ces informations seront reprises quelques heures plus tard par l'AFP puis par la plupart des médias français.

 

25 octobre 2007 : 9h30. Les 9 français sont mis en garde à vue au commissariat d'Abéché et sont auditionnés afin d'enregistrer leurs identités. Les 103 enfants sont confiés aux "services sociaux" d'Abéché...

 

25 octobre 2007 : 15h00. Après 7 heures coincés dans l'avion, les 7 membres d'équipage espagnols du Boeing 757, dont leur commandant de bord, Agustin, sont conduits au commissariat d'Abéché et mis en garde à vue avec les 9 français. Ils apprennent à ce moment là qu'ils sont accusés "d'enlèvement d'enfants"...

 

25 octobre 2007 : Dans l'après-midi. Les médias français commencent à diffuser l'information de l'arrestation de ressortissants français au Tchad. Rama Yade dénonce immédiatement une opération "clandestine et illégale". Dans la foulée des premières déclarations, le président de l'Unicef France déclare que les enfants sont des enfants tchadiens et qu'il s'agit sans aucun doute d'une opération de trafic !

 

26 octobre 2007 : 8h00. Les 16 ressortissants européens (9 français + 7 espagnols) sont conduits au centre social d'Abéché où sont regroupés les 103 enfants. Une partie des enfants se faufilent entre les jambes de leurs  nombreux "gardes armés" et vont sauter dans les bras des membres de L'Arche de Zoé, pour en être immédiatement arrachés par les policiers. Les 103 enfants sont alors regroupés manu-militari dans un coin du centre social, tandis que devant eux, les membres de L'Arche de Zoé sont alignés par les policiers qui leur passent les menottes. Les enfants se mettent alors à pleurer et c'est à ce moment précis que les caméras de la télévision tchadienne se déclenchent et commencent à immortaliser cette scène de "pauvres enfants maltraités et traumatisés par les blancs". Le président tchadien fait alors son apparition pour réconforter les enfants devant les caméras et, dans une brève allocution, il déclare qu'il s'agit sans conteste d'une opération de trafic d'enfants destinée à alimenter des réseaux de pédophilie et de trafic d'organes...

 

26 octobre 2007 : 9h00. les 16 ressortissants européens sont reconduits au commissariat pour terminer d'enregistrer leurs identités. Après des heures d'interrogatoires, la police tchadienne veut faire signer les déclarations de chacun, avec un stylo, alors qu'elles ont été notées au crayon de papier...

 

30 octobre 2007 : Eric, Emilie, Philippe, Alain, Marie Agnès, Nadia, Dominique, et les 2 journalistes sont inculpés de "tentative d’enlèvement de mineurs en vue de compromettre leur état civil" (bien qu'aucun état civil n'ai en cette fin 2008, été amené, montré ou prouvé) ainsi qu' "escroquerie" par la justice Tchadienne. Les 7 membres de l’équipage espagnol sont eux, inculpés pour complicité d’enlèvement.

 

31 octobre 2007 : Le pilote de L'Arche de Zoé, Jacques Wilmart, qui aurait pu regagner l’Europe, a choisi de rester sur le territoire, afin de défendre la démarche de l’Arche de Zoé. Aussi, après plusieurs déclarations à la presse pour contredire la version officielle d'opération clandestine de trafic d'enfants, il est arrêté à N'djamena et sera à son tour inculpé et écroué.

 

01 novembre 2007 : Les présidents français et tchadien s'entretiennent par téléphone pour trouver une solution à la "crise"... Les enfants, présentés officiellement comme tchadiens, sont placés "provisoirement" dans un orphelinat d'Abéché. Dès cette date, l’Unicef le HCR et le CICR indiquent que ces enfants sont pour la pluparts Tchadiens et qu’ils ont encore au moins 1 parent. Soit seulement 5 jours après l’arrestation, alors qu’il a fallut à nos équipes des semaines d’enquêtes minutieuses sur le terrain pour connaître l’origine des enfants et que dans tous les autres cas, l'Unicef dit bien fort qu'il faut en moyenne entre 6 mois et 2 ans pour connaître véritablement l'origine d'un enfant...

 

02 novembre 2007 : La cour suprême tchadienne ordonne le transfert à N’Djamena du dossier, jusqu’alors examiné à Abéché. Les membres de l’Arche de zoé et les autres inculpés sont également transférés vers la capitale. De violentes émeutes anti-françaises sont organisées par le pouvoir tchadien à Abéché. 

 

03 novembre 2007 : Les 16 ressortissants européens sont transférés à la prison de N'Djamena. Jacques les y rejoindra rapidement, après 6 six jours de détention avec les prisonniers de droits communs.

 

05 novembre 2007 : Le président Sarkozy se rend à N'Djamena pour obtenir la libération des journalistes français et des 4 hôtesses de l'air espagnoles, qui repartent bien avec lui dans l'avion présidentiel.

 

9 novembre 2007 : Les 3 autres membres d'équipage espagnols sont libérés.

 

11 novembre 2007 : Jacques, victime d'un malaise, est libéré et rapatrié d'urgence en Belgique.

 

14 novembre 2007 : De violentes manifestations anti-françaises sont organisées par les autorités à N’Djamena.

 

Mi-novembre 2007 : Les auditions des membres de L’Arche de Zoé sont terminées. Eux qui espéraient qu’elles allaient pouvoir éclairer la justice réalisent que leurs témoignages ne seront même pas pris en considération.

 

Fin novembre 2007 : Les présidents français et tchadien s'entretiennent de nouveaux pour négocier le sort des 6 français encore emprisonnés à N'Djamena. Un proche du pouvoir tchadien annonce discrètement fin novembre que les deux présidents ont négocié une "sortie honorable pour tout le monde" : "Les 6 français seront jugés du 21 au 26 décembre et condamnés à une dizaine d'années de prison avant d'être extradés vers la France puis graciés"... Honorable pour tout le monde ?

 

07 décembre 2007 : Les 6 français apprennent qu'ils seront bien jugés à partir du 21 décembre... Voyant qu'ils sont devenus des pions dans une histoire qui désormais les dépasse complètement, qu'il n'y a pas de véritable enquête ni d'instruction, et qu'il leur est impossible de se défendre face à la "propagande officielle", autant du côté tchadien que du côté français, les 6 membres de L'Arche de Zoé décident alors d'entamer une grève de la faim pour protester contre cette mascarade.

 

21 décembre 2007 : Début du simulacre de procès à N'Djamena.

 

26 décembre 2007 : Fin du procès. Les 6 membres de L'Arche de Zoé sont condamnés à 8 ans de travaux forcés et à verser plus de 6 millions d'euros de dommages et intérêts aux prétendues familles des enfants, dont aucune n'a été formellement identifiée. L'ensemble des matériels de L'Arche de Zoé sont saisis au profit de l'état tchadien...

 

28 décembre 2007 : Les 6 français, toujours en grève de la faim, sont extradés vers la France et incarcérés à la prison de Fresnes (dont deux à l'hôpital pénitentiaire), sans même qu'un juge français n'ordonne leur placement en détention.

 

14 janvier 2008 : Les 6 membres de L'Arche de Zoé sont présentés au tribunal de Créteil qui doit décider de leur sort. Les avocats de L'Arche de Zoé évoquent le procès truqué de N'Djamena et invoquent les principes du droit français et de la Convention Européenne des Droits de l'Homme qui interdit d'emprisonner quiconque sans qu'il ait pu bénéficier d'un procès équitable. Le tribunal de Créteil met son jugement en délibéré au 28 janvier 2008. Les 6 humanitaires retournent en prison bien que le juge n'ai pas prononcé leur maintien en détention...

 

27 janvier 2008 : Quelques journalistes reçoivent par email la copie du verdict qui sera rendu le lendemain...

 

28 janvier 2008 : Des tracts du verdict qui va être rendu sont distribués à l'entrée du tribunal de Créteil. Celui-ci rend son verdict, qui estime que la justice tchadienne a été "exemplaire" et qu'il est donc justifié que tous soient condamnés à 8 ans de prison, en substitution aux 8 ans de travaux forcés. Les 6 membres de L'Arche de Zoé retournent en prison...

 

07 février 2008 : Le président tchadien annonce son intention de gracier les 6 membres de L'Arche de Zoé.

 

16 février 2008 : L'armée française livre "généreusement" (gratuitement) au président Déby, 20 Véhicules blindés. Cela fera cinq lignes dans un seul journal, le "canard Enchaîné" du 5 mars 2008.

 

15 mars 2008 : Après 5 mois passés dans un orphelinat (alors qu'ils avaient soit disant des parents retrouvés dans les premières heures après l'arrestation de L'arche de Zoé), les 103 enfants quittent l'orphelinat d'Abéché et sont reconduits, sans témoins, dans les zones frontalières du Darfour. L'Unicef reconnait même sur son site internet (communiqué du 10 avril 2008) avoir fait affréter un avion du CICR pour reconduire certains de ces 103 enfants à El Genina, capitale de l'Ouest Darfour... Pour L'Unicef, c'est une évidence que ces enfants seront mieux au Darfour que dans les mains des vilains blancs de L'Arche de Zoé... Pour les membres de l'Arche de Zoé, apprenant cela du fond de leur prison, c'est un nouveau déchirement. Comment ceux que l'opinion publique considère comme les "grands protecteurs des enfants" peuvent devenir ainsi les complices des génocidaires en conduisant eux-mêmes les enfants à l'abattoir ? Aucun média n'a réagit à l'annonce, et aucune association de défenses des droits de l'homme ou des droits de l'enfants n'est intervenu en faveur du droit à la vie de ces enfants !

 

31 mars 2008 : Le président tchadien signe le décret de grâce présidentielle et les 6 membres de L'Arche de Zoé sont libérés le jour même.

 

"ARCHE DE ZOE", COMMUNIQUE DE LA PRESIDENCE DE LA REPUBLIQUE FRANCAISE

(Paris, 31 mars 2008)

Le président de la République a pris connaissance de la décision du président de la République du Tchad, M. Idriss Deby, d'accorder la grâce aux membres de l'association l'Arche de Zoé. Cette décision est dans la ligne des entretiens que le Président de la République avait eus avec le président Deby.

Le président de la République a reçu le décret de grâce qu'il a immédiatement retransmis à la ministre de la Justice./.

(Source : site Internet de la présidence de la République et https://pastel.diplomatie.gouv.fr/editorial/actual/ael2/bulletin.asp?liste=20080401.html&xtor=EPR-7)

 

Les initiés auront noté la petite phrase "Cette décision est dans la ligne des entretiens que le Président de la République avait eus avec le président Deby" qui confirme si besoin était, qu'il y avait bien eu un accord entre le président Sarkozy et le président Déby. Le procès de N'Djamena, la condamnation du tribunal de Créteil et la grâce présidentielle n'étaient que des artifices négociés en haut lieu pour "canaliser" l'opinion publique... La justice, aussi bien tchadienne que française, n'a fait que "suivre les ordres", mais... "en toute indépendance" bien sûr...!

 

A ce jour, personne ne sait réellement où sont ces 103 enfants, avec qui, avec quel espoir ou quelle espérance de vie... Ni même s'ils sont toujours en vie...

Finalement, la France comme le Tchad se moquent éperdument de ces enfants.